Extrait de biographie familiale

Extrait de biographie familiale

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Maïeuticienne (extrait)

(Auteure : Magalie Fouré )

Tout à commencé alors que je devais avoir six ans et, à cette époque, je ne vivais que pour être sage-femme. Je passais mon temps à faire naître des poupées, des peluches, des animaux. Je rêvais d’être enceinte et de donner la vie. Je passais un ballon gonflé sous mon T-shirt et je simulais mes propres accouchements. Ce qui est étrange c’est que je ne me souviens pas d’où m’est venue cette passion pour la naissance. Je ne pense pas avoir vu d’images ou de documentaires concernant ce sujet, je n’avais que mon instinct, peut-être une sorte d’intuition. Enfin toujours est-il que dans ma tête, j’aurais des enfants et j’aiderai d’autres mères à enfanter. Ma mère s’inquiétait un peu de me voir autant passionnée par le thème des naissances. Je crois que secrètement elle redoutait que je fasse d’elle une mamie de manière honteusement prématurée. Toutefois, elle me laissait vivre ma vie et mes rêves d’enfant sans jamais rien juger ou critiquer, merci Maman ! Je commençais à emmagasiner des connaissances en pédiatrie et je m’étais fait un petit classeur avec les diverses maladies infantiles connues et les méthodes pour en venir à bout. Étonnamment, le métier de pédiatre ne m’intéressait pas du tout. Ce que je voulais, c’était voir la joie et le bonheur de toutes ces femmes en récompense aux souffrances des longues heures de travail qu’elles enduraient. Ce que je souhaitais, c’était sentir ces petits corps vibrants et gluants au creux de mes mains. J’imaginais que cela me doterait d’un pouvoir spécial, unique.

Ma première déception est apparue aux alentours de mes douze ans. Je crois que nous habitions toujours dans le Nord de la France à cette époque. Je me rappelle en tout cas que j’étais déjà au collège. Un soir, aux informations, il y eut un reportage concernant la colère des sages-femmes. Elles s’étaient mises en grève et manifestaient contre le manque de reconnaissance lié à leur profession. Elles commençaient à souffrir du manque de moyens, du manque d’effectifs, de l’alourdissement de leur quotidien professionnel. Bref, le début de la crise du monde médical de première ligne. J’appelle ici première ligne, tout le corps des soignants qui sont dans l’obligation de prendre le temps avec leurs patients parce que ces derniers souffrent de manière impromptue et inévitable : les aides soignants, infirmières, auxiliaires, sage-femme et autres soldats de notre bien-être. Tous ces métiers indispensables, ces métiers de relation, de contact. Ces métiers où les valeurs humaines sont mises en avant. Ces métiers que tantôt nos gouvernements saluent mais auxquels, le lendemain, ils refusent d’accorder aides et moyens. Ces métiers où, enfin, les soignants objectifient leur humanité sans se soucier de la reconnaissance qu’ils auront, où seul le regard apaisé de leur patient comptera. Ceux à qui l’on peut dire : « J’entends ta colère mais quoi ? Tu n’oseras pas…Tu ne pourras pas rester en grève éternellement et je le sais. Allons, tu sais bien que le papi de la chambre n°3 va faire une crise de panique si tu n’es pas à l’heure pour le coucher. Tu n’oseras pas laisser Mamie Huguette baigner dans sa couche sale plusieurs jours, tu es bien trop humain-e pour ça. Merci de cette belle âme que tu m’offres et dont je profite impunément. » Ainsi donc, en regardant ce reportage, j’ai su que j’allais m’engager dans une galère, dans un métier où rien n’allait déjà plus il y a vingt-cinq ans en arrière. Mais peu m’importait, j’étais déterminée, rien ne pourrait m’arrêter. Pourtant j’avais peur. Déjà à cet âge-là je craignais de découvrir ce qu’allait bien pouvoir m’offrir le monde. J’avais cette sensation de lourdeur et de responsabilité face à mon avenir et cette importance que j’attachais à ce que le métier que j’exercerai ait un impact positif sur l’humanité. Alors quoi de plus raisonnable que de mettre au monde ces petits d’hommes ? Je continuais donc sur ma lancée, accrochée à mes objectifs et traînant au fond de mon cœur, une inquiétude sourde.

Arrivée en classe de troisième, bien que je sache précisément ce que je voulais faire de ma vie et comment y parvenir rapidement, il était tout de même temps de rencontrer le conseiller d’orientation. À cette période j’avais quatorze ans, je venais de passer une année en internat en Lozère, soit, l’une des plus belles années de scolarité jusqu’alors. Mais face à cette personne je me trouvais bien seule et, si mon but était de sentir la vie palpitante et naissante entre mes mains, j’ai vite compris que cet homme avait mon avenir entre les siennes. Je n’ai qu’un souvenir vague de la situation mais toujours est-il que le chemin était tout tracé dans ma tête : j’aurais suivi une filière SMS qui m’aurait permis, en quatre ans max d’assister à mes premiers accouchements. Renseignée, armée de connaissances sur le système j’arrivais donc, pleine d’optimisme et de confiance face à cette personne et là…le choc. À ses yeux, il était évident que je ne devais pas faire une filière courte, il était évident que je devais aller en seconde générale, « ce serait du gâchis« , a-t-il dit. Tout à coup, le contrôle que je pensais exercer sur ma vie, sur mes choix m’a paru bien puéril et la petite fille à l’intérieur de moi a pris toute la place. Je me suis éteinte, déçue. Mon monde s’écroulait autour de moi, je ne comprenais pas. Je ne parvenais pas à saisir pourquoi mes parents qui, jusqu’à présent s’étaient montrés encourageants et confiants, tout à coup s’en remettaient à l’avis d’un étranger qui ne m’avait jamais vu de sa vie. Comment peut-on décider de la vie de quelqu’un juste en fonction de ses résultats scolaires (il faudra revenir sur cette question un peu plus tard en regard du métier de prof). Voilà donc la forme que prit ma seconde déception. Je venais de perdre confiance en moi, en mes parents, en l’école. Personne ne prenait en compte ce qui me tenait à cœur, personne ne jugeait bon d’écouter ce qui était important pour moi. J’étais tellement abattue que je n’ai plus entendu ce que le conseiller a dit après. Je me souviens de ce NON, ce petit mot de trois lettres qui m’a sidérée et laissée là, pantelante. Je n’ai compris que bien plus tard que j’aurais toujours la possibilité de suivre ma voie, que le chemin n’était pas tout tracé, que la route pouvait être longue et sinueuse tandis qu’elle me paraissait tellement évidente. Ce que j’en ai retenu, c’est : « tu es capable de mieux, ne te contente pas du médiocre ». Même du haut de mes quatorze ans, je trouvais cette réaction extrêmement humiliante par rapport à la voie que je voulais choisir. Pourquoi voulez-vous que je sois médecin, chirurgien ou pédiatre si mon cœur est voué à la maïeutique. En quoi un métier vaudrait-il plus qu’un autre ? En quoi mes capacités à faire de hautes études ont-elles quelque chose à voir avec le métier que je souhaite exercer. Vraiment cet entretien m’a démolie. Mes parents étaient flattés bien entendu. Ils m’ont rassurée en me disant que cela m’ouvrirait plus de portes, que je serai moins limitée dans mes choix par la suite. En quoi le métier de sage-femme est-il limité ou limitant ? Comment peut-on encourager un enfant durant près de dix ans, lui faire confiance et tout à coup, s’en remettre à une sorte d’autorité presque divine. Alors oui, ces études je les ai faites, oui, j’ai eu des diplômes et peut-être que j’aurais pu aller plus loin. Il m’arrive même de me dire « pourquoi pas ? ». Mais au fond, le plus important ne s’est jamais réalisé : je ne suis pas devenue sage-femme. Le plus tragique aussi : j’ai cessé d’avoir confiance, en moi-même et bien sûr aux autres. Mais à partir de ce jour-là, le combat a commencé.


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